Les catastrophes naturelles, terreau de la pensée superstitieuse

Par : Amin ZAOUI

Les manières d’affronter les catastrophes naturelles, les pandémies ou les maladies contagieuses, de les interpréter et d’y faire face, diffèrent d’une société à l’autre. Elles dépendent du niveau de conscience collective qui y prévaut, des systèmes politiques en place, ainsi que de la nature des moyens disponibles et mobilisés pour faire face à de telles situations. Il semble cependant, que l’imaginaire collectif dans le monde Arabe et en Afrique du Nord souffre d’une profonde défaillance : celle de l’absence de raison et d’esprit critique lorsque les sociétés sont mises à l’épreuve par des catastrophes naturelles, des pandémies ou des maladies infectieuses. Face à l’impuissance de l’être humain devant la violence et le mystère de la nature, celui-ci trouve un réconfort illusoire dans la superstition, la malédiction, le mauvais œil ou encore le châtiment divin. À un niveau psychologique, nos sociétés donnent ainsi l’impression de s’abandonner aux délices de la paresse intellectuelle, à l’absence de la raison et à la douceur trompeuse de la superstition.

Alors même que nous sommes entrés dans le XXI ? siècle, les sociétés Arabes et Maghrébines continuent, chaque fois qu’elles sont frappées par une catastrophe naturelle, de puiser dans un héritage superstitieux remontant à des siècles lointains pour interpréter des phénomènes qui relèvent désormais, du savoir scientifique et de la raison humaine contemporaine.

Les séismes, les éruptions volcaniques, les inondations ou les incendies constituent, hélas, des moments où la pensée superstitieuse prospère et retrouve toute sa vigueur. Le plus souvent, elle revêt une apparence religieuse et se propage sous l’impulsion des charlatans de la pensée. À mon sens, les femmes en sont les premières victimes. Dans les sociétés patriarcales misogynes, les accusations se tournent presque systématiquement vers elles : elles seraient responsables de ces catastrophes naturelles, à cause de leur tenue vestimentaire, de leur accès au travail, de la mixité sociale ou d’autres griefs du même ordre.

Autant d’accusations que les propagateurs de la pensée superstitieuse ne cessent de répéter, les présentant comme la cause de la malédiction, du courroux céleste qui se manifesterait sous la forme de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, d’ouragans, d’inondations ou de pandémies. Et chaque fois que les régimes politiques se révèlent incapables de gérer les affaires quotidiennes des citoyens face aux catastrophes naturelles, en leur fournissant ce qui devrait l’être ou ce qu’exige une telle situation de crise, ils recourent à la pensée superstitieuse et à ses propagateurs afin d’atténuer la colère du citoyen désemparé et de détourner son regard d’une réalité défaillante vers un ciel énigmatique. Ces régimes s’emploient ainsi à déplacer la critique dont ils font l’objet de la part des citoyens vers la «malédiction du ciel», afin de masquer leur incapacité à mettre en place les mesures indispensables pour faire face à ce type de catastrophes: construire des barrages en prévision des inondations, améliorer la qualité des soins et du système de santé pour lutter contre les maladies infectieuses et les pandémies, ou encore faire respecter les normes de construction pour résister aux tremblements de terre.

Dans ce processus de détournement de l’attention – qui consiste à substituer à la critique d’un pouvoir défaillant l’idée que cette défaillance relèverait d’une malédiction céleste – les régimes politiques s’appuient sur une catégorie d’intellectuels, de responsables politiques, de journalistes, d’écrivains et des féqih, les hommes de religion. Leur rôle est de détourner la critique et la colère du citoyen endeuillé, de les vider de toute portée sociale et économique, en réactivant un ensemble de mythes et de superstitions qui présentent ces catastrophes naturelles comme des châtiments ou des manifestations de la colère du ciel. Ce faisant, ils entreprennent une véritable opération de blanchiment du pouvoir, en l’exonérant de sa responsabilité dans l’échec de la gestion des affaires publiques et des besoins fondamentaux des citoyens.

Tout le monde se souvient du séisme qui frappa la ville d’El Asnam en octobre 1980. Une croyance superstitieuse s’était alors largement répandue, selon laquelle la cause du tremblement de terre résidait dans le nom même de la ville, «El Asnam» («Les Idoles»), accusé d’avoir attiré sur elle la malédiction du ciel en raison de ses connotations païennes. Les autorités, incapables de répondre à l’ampleur de la catastrophe par les moyens nécessaires et soucieuses d’apaiser la pression et la colère populaires, finirent par céder à cette logique superstitieuse. Elles changèrent le nom de la ville qui, depuis lors, porte le nom de Chlef.

Le phénomène des tremblements de terre constitue aujourd’hui un véritable champ scientifique, doté de ses fondements, de ses spécificités, de ses théories et de ses laboratoires. Les régions exposées au risque sismique sont désormais identifiées et cartographiées avec précision. Le Japon, par exemple, est un pays situé sur une zone de forte activité volcanique et sismique permanente. Pourtant, sa capacité à faire face à cette réalité ne repose ni sur une pensée superstitieuse ni sur l’idée d’une quelconque malédiction divine. Elle s’appuie au contraire sur une stratégie scientifique qui commence par le respect rigoureux des normes de construction parasismique. Les villes Japonaises vivent ainsi au rythme de secousses quotidiennes sans subir de pertes significatives.

Une telle situation géographique impose d’ailleurs aux spécialistes de la sismologie d’actualiser en permanence leurs connaissances à la lumière des nouvelles données scientifiques. Loin de se résigner à la puissance de la nature, ils s’efforcent d’en comprendre les mécanismes, d’en expliquer les lois et de proposer des solutions concrètes permettant d’en limiter les effets destructeurs et d’apprendre à vivre avec ce risque naturel.

Les volcans constituent, eux aussi, un domaine scientifique à part entière. De nombreux pays abritent des volcans actifs ou temporairement endormis dont les spécialistes connaissent les cycles d’activité, les périodes de réveil et la durée probable des éruptions. Ce phénomène naturel n’est pas interprété comme une manifestation de la colère du ciel ou d’une quelconque malédiction.

Les volcanologues sont aujourd’hui capables de déterminer, avec un degré de précision toujours plus élevé, le moment où un volcan entre en activité, l’intensité probable des coulées de lave qu’il projettera et la nécessité d’évacuer des villes ou des quartiers entiers afin de protéger les populations durant toute la période éruptive. À mesure que les connaissances scientifiques progressent, la pensée superstitieuse recule dans les pays modernes confrontés à une activité volcanique ou sismique permanente.

Certes, dans les siècles passés, nombre de ces phénomènes naturels donnaient lieu à des interprétations mythiques ou religieuses. Mais ces explications ont progressivement cédé la place au savoir scientifique, à l’autorité des chercheurs et à la primauté de la raison. Aujourd’hui, les sciences du climat permettent d’analyser avec une grande précision la dynamique des vents et l’évolution des systèmes atmosphériques. Les progrès constants des modèles de prévision rendent possible l’identification de la formation des grands ouragans, la détermination de leur trajectoire ainsi que l’évaluation de leur intensité et des risques qu’ils représentent. Les autorités peuvent ainsi procéder à l’évacuation préventive des villes et des villages situés sur leur parcours plusieurs jours avant leur arrivée, afin de limiter autant que possible les pertes humaines et les dommages matériels.

À l’instar des catastrophes naturelles – séismes, éruptions volcaniques, inondations ou ouragans -, il existe également des catastrophes sanitaires telles que le choléra, la lèpre, la grippe Espagnole, la tuberculose et, plus récemment, la pandémie de coronavirus (Covid-19), sans oublier les nombreuses autres maladies infectieuses transmissibles. Alors que les pays développés mobilisent leurs scientifiques, leurs laboratoires, leurs centres de recherche et leurs infrastructures hospitalières pour les combattre grâce aux progrès continus de la médecine et des sciences biomédicales, dans de nombreuses sociétés en retard de développement, ces épidémies continuent d’être interprétées à travers le prisme de la malédiction divine, de la colère céleste ou d’autres explications relevant de la pensée magique. La pandémie de Covid-19 a d’ailleurs favorisé l’émergence et la diffusion d’un vaste discours superstitieux dans plusieurs pays du monde Arabe et d’Afrique du Nord. À quelque chose malheur est bon.

Face à leur incapacité à prévenir ou à gérer efficacement les catastrophes naturelles et les crises sanitaires, de nombreux régimes politiques dans les pays arabes et musulmans trouvent dans la culture de la superstition un moyen commode de détourner l’attention de leurs propres défaillances. En encourageant, explicitement ou implicitement, des interprétations fondées sur la malédiction divine ou la colère du ciel, ils cherchent à masquer les effets d’une corruption profondément enracinée dans les institutions publiques, corruption qui constitue précisément l’une des causes majeures de l’insuffisance des moyens de prévention, de préparation et de gestion de ces catastrophes.

Dans nos sociétés, la portée de cette culture superstitieuse est d’autant plus forte qu’elle revêt une légitimation religieuse. Lorsqu’elle est relayée par un discours présenté comme relevant de l’autorité religieuse, son influence s’accroît considérablement. C’est pourquoi, à chaque catastrophe naturelle, à chaque épidémie ou à chaque crise majeure, on assiste à une multiplication des prédicateurs et des émetteurs de fatwas, dont les interprétations théologiques tendent souvent à occuper l’espace public au détriment de l’analyse scientifique et de l’examen critique des responsabilités humaines et institutionnelles.

Chronique hebdomadaire de tous les jeudis

Par : Amin ZAOUI – Oran

Auteur/autrice

Views: 3

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *