Hommage à la famille Mezoughi : Quand le destin frappe, la dignité reste

Par : Abdelkader Reguig*

Un voisin, un ami, un homme de valeur

Dans le quartier animé de la rue Larbi Ben M’hidi, à Oran, j’ai eu le privilège de côtoyer une famille d’exception. C’est dans l’immeuble Ramatcho que j’ai connu Nacer, un jeune homme fraîchement marié, dont l’humilité, la courtoisie et l’éducation parfaite forçaient le respect. À l’époque, il était commerçant et moi Mouhafadh du Parti FLN à Oran, et jamais, malgré notre proximité, il ne m’a sollicité pour la moindre faveur. Un homme discret, d’une noblesse rare.

Aujourd’hui, après plus de 42 ans, nous avons déménagé dans un autre quartier d’Oran, mais par un pur hasard, nous sommes voisins et nous habitons à cinquante mètres l’un de l’autre.

En tant que sénateur, j’ai souvent l’occasion d’aider des associations, notamment pour les paniers du Ramadan, ou de répondre à des demandes d’aide. À chaque fois, je les oriente vers des amis de confiance : Nacer pour l’alimentation, Nacerdine pour la farine, Adlen pour des soutiens plus discrets. Je suis sincèrement fier de ces hommes de l’ombre qui contribuent, dans l’anonymat, à la solidarité de notre société. Si Hadj Nacer, ainsi que ta maman, que Dieu ait leurs âmes, voyaient d’où ils sont aujourd’hui l’homme que tu es devenu, ils en seraient infiniment fiers.

Le drame de Lakhdaria : Une route sans retour

Mais pour comprendre la force de cette famille, il faut revenir à une histoire tragique, celle de Mezoughi Hadj Daho, un homme de souche Mascaréenne, père de famille et figure respectée. C’était un fidèle parmi les fidèles du Gallia de Mascara, dont il partageait les joies et les peines avec une passion sincère. Dirigeant du club, il consacrait son temps et son énergie à l’équipe qu’il aimait tant.

Un jour, à l’occasion d’un match de Coupe d’Algérie opposant le Gallia à El Khroub, il prit la route avec deux amis, Benougaf Ahmed et Khemliche Niguis, ancien joueur du Gallia. Le voyage, empreint de bonne humeur et de discussions footballistiques, s’annonçait comme un moment de complicité.

Mais le destin, parfois, écrit ses propres scénarios. Après le match, perdu mais honorable, le petit groupe reprit la route du retour. C’est alors qu’un détail anodin allait tout changer. À l’aller, Khemliche Niguis occupait la place avant. Au retour, il demanda à Si Daho d’échanger sa place avec lui. Un simple geste, une courtoisie, qui allait sceller le sort de deux hommes.

Sur la route, pour éviter un obstacle, le conducteur perdit le contrôle du véhicule. La voiture percuta violemment un arbre. C’était le 3 janvier 1965, à Lakhdaria. Si Daho et Benougaf Ahmed, installés à l’avant, furent grièvement touchés. Ils succombèrent à leurs blessures. Khemliche Niguis, lui, sortit miraculeusement indemne.

La nouvelle plongea Mascara dans la stupeur. Le Gallia perdait deux de ses plus fidèles serviteurs. Ce jour-là, le football Mascaréen perdit bien plus qu’un dirigeant : il perdit un père spirituel, un homme dont la bienveillance et l’engagement faisaient l’unanimité.

Une famille orpheline, une mère vaillante

Au-delà du drame sportif, c’était une famille qui s’effondrait. Si Daho laissait derrière lui une épouse, Saadia, et six enfants en bas âge : Abdelkader, Habib, Nacer, Benaoumer, Benamar et leur sœur Khadidja. Pour ces jeunes orphelins, la perte fut immense. Privés de la présence protectrice d’un père aimant, ils durent affronter trop tôt les réalités de la vie.

Malgré la douleur, sa veuve, selon les souhaits de son époux, confia la gestion des biens familiaux – un camion de transport et un commerce de gros en alimentation – à l’oncle paternel, Sid Boudjelel. Les années qui suivirent ne furent pas exemptes de difficultés, mais les enfants grandirent dans un climat où l’honneur, le respect et la dignité étaient les maîtres mots. Saadia, mère courage, veilla sur sa progéniture avec une abnégation hors du commun, tissant autour d’eux un cocon de résilience et de valeurs.

Les épreuves successives et la résilience

Hélas, le destin, qui avait déjà frappé, n’avait pas fini d’éprouver cette lignée. Benaoumer, un jeune homme plein de vie, nous quitta prématurément, laissant le souvenir d’un garçon respectueux et attachant. Puis ce fut au tour de Habib, connu pour son élégance, sa gentillesse et son caractère affable, de disparaître trop tôt. Deux étoiles éteintes, deux absences qui creusèrent un vide incommensurable dans le cœur des leurs.

Abdelkader et Benamar, d’une discrétion exemplaire, menèrent leur vie avec sobriété et dignité, loin des projecteurs, perpétuant en silence l’héritage paternel

Nacer, le fils digne de son père

Et puis il y a Nacer. Celui qui, par son travail acharné, sa persévérance et sa volonté, a su bâtir son avenir de ses propres mains, à l’image de son père. Toujours éloigné des lumières de la notoriété, il a suivi l’exemple paternel avec une détermination sans faille.

Animé par un esprit d’entreprise remarquable, Nacer créa sa propre unité de fabrication de chocolat. Grâce à la qualité exceptionnelle de ses produits et à sa générosité naturelle, sa marque, Maroukha, devint célèbre, franchissant les frontières et s’exportant dans plusieurs pays Africains. Une réussite bâtie sur le travail, la confiance et l’humilité. Nacer incarne cette fierté discrète, celle qui ne s’affiche pas mais se lit dans le regard des autres.

Leur unique sœur, Khadidja, connut également le bonheur en fondant son foyer auprès de Layadi Norredine, un homme estimé de tous pour sa droiture et sa générosité. Elle perpétue, à sa manière, la douceur et la bienveillance qui caractérisaient son père.

Une mère fière, une famille unie

Au cœur de cette histoire, leur mère Hadja Saadia demeurait la figure centrale. Fière du parcours de ses enfants, elle pouvait contempler avec satisfaction le fruit de tant de sacrifices. Derrière cette fierté se cachait une profonde douleur, celle d’avoir perdu son époux et deux de ses enfants. Mais elle affronta ces épreuves avec un courage inébranlable, trouvant dans la réussite de ses enfants la plus belle des consolations. Elle les a rejoints, à son tour, le devoir accompli, laissant derrière elle une lignée forte et unie.

Ainsi, la famille Mezoughi a traversé les décennies, marquée par des drames, mais toujours debout, digne et unie. Aujourd’hui encore, les noms de Si Daho, de Benaoumer et de Habib sont gravés dans les mémoires, comme le témoignage d’une famille honorable qui a toujours su faire face à l’adversité avec noblesse.

L’empreinte de Mokhtar Mekkioui, un ami de la famille

Sur ce long chemin, une autre figure mérite d’être évoquée : Mokhtar Mekkioui.

C’est lui qui a raconté le drame, sur sa page Facebook, évoquant la veuve et les orphelins.

Un Mascaréen qui, par son engagement solennel, ravive avec force la mémoire vive du club Galia.

Remerciements et une anecdote singulière

Parmi ces récits, une confidence pour le moins étonnante : le décès de son père ne fut officiellement inscrit à l’état civil que cinquante-quatre ans après sa disparition. Un fait exceptionnel, presque mystérieux, qui illustre les pages les plus singulières de l’histoire de cette famille. Un silence administratif qui dit aussi la douleur indicible, le temps suspendu, le deuil impossible à formaliser.

À toi, Nacer, et à toute ta famille, je dédie cet hommage. Vous êtes la preuve vivante que les épreuves, aussi cruelles soient-elles, ne brisent pas ceux qui sont unis par l’amour et le respect. Que l’exemple de votre père, et celui de tous ceux qui vous ont entourés –continuent de vous guider. Vous êtes l’héritage vivant d’une dignité qui force l’admiration.

Contact: orarexe@gmail.com

Par : Abdelkader REGUIG

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