
Par : Mohammed CHOUAKI
Le 8 mai 1945 marque, en Europe, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et le triomphe sur le nazisme. En Algérie, colonie Française depuis 1830, cette date symbolise au contraire l’une des répressions coloniales les plus sanglantes du XXe siècle. À Sétif, Guelma et Kherrata, des manifestations pacifiques d’Algériens réclamant dignité, égalité et indépendance ont été écrasées dans un déferlement de violence qui a fait entre 10 000 et 30 000 morts, selon les estimations historiques. Ce drame, longtemps occulté par la mémoire officielle Française, reste une blessure vive dans la conscience Algérienne et un jalon décisif vers la guerre d’Indépendance.
Le contexte : une Algérie sous la botte coloniale
L’Algérie, annexée par la France en 1830 après une conquête brutale marquée par la spoliation des terres et la destruction systématique des structures sociales et économiques locales, était en 1945 un territoire où 90% de la population musulmane vivait dans la misère, privée de droits élémentaires. Les Algériens musulmans étaient des “sujets” sans citoyenneté Française, astreints à un statut d’infériorité juridique et sociale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, plus de 200 000 soldats Algériens avaient combattu dans l’armée Française, souvent dans des conditions inhumaines, avec la promesse implicite d’une reconnaissance post-conflit. Ces “Tirailleurs Algériens” revenaient au pays avec un espoir d’émancipation, nourri par la rhétorique gaulliste de la “France libre” et les idéaux atlantistes de 1945.
Mais Paris n’avait aucune intention de concéder quoi que ce soit. Le Général de Gaulle, fraîchement revenu au pouvoir, réaffirmait au contraire la “grandeur” de la France impériale. C’est dans ce climat tendu que des mouvements nationalistes comme le PPA (Parti du Peuple Algérien), dirigé par Messali Hadj, appelaient à des manifestations pour le 8 mai, non seulement pour célébrer la victoire alliée, mais aussi pour exiger l’indépendance.
Le 8 mai 1945 : de l’espoir au cauchemar
Ce lundi 8 mai, à Sétif (Constantinois), environ 7 000 Algériens défilent dans les rues, encadrés par des militants du PPA. Ils portent des pancartes : “Vive la France !”, mais aussi “Libérez Messali Hadj !” et des drapeaux Algériens. La police Française, nerveuse, arrache un drapeau et blesse mortellement un enfant de 16 ans, Saal Bouabdelah. La foule, affolée, riposte. Des heurts éclatent : une dizaine d’Européens sont tués, dont des civils. À Guelma et Kherrata, des incidents similaires font aussi quelques morts Européens.
Immédiatement, les autorités coloniales présentent ces événements comme une “Insurrection Fellagha”, un soulèvement prémédité contre la France. Le Général Yvonne, commandant la région, reçoit l’ordre de “réduire les rebelles”, tandis que le Préfet Pierre-André Diethelm parle d’“expédition punitive”. Ce qui suit est une répression d’une ampleur inégalée.
La machine répressive se déchaîne
Pendant une semaine, l’armée, la police, les milices d’“ultras” Européens et même des “harkis” locaux mènent une opération d’extermination méthodique. À Sétif, Guelma et Kherrata, mais aussi dans une quarantaine de douars environnants :
• Exécutions sommaires : des milliers d’Algériens sont abattus sur place, sans jugement. Des camions ramassent les hommes valides pour les fusiller en rase campagne.
• Bombardements aériens : l’aviation Française mitraille et bombarde des villages entiers, faisant des centaines de morts civils.
• Destructions massives : des douars sont rasés au bulldozer ou au lance-flammes. À Guelma, on compte 3 000 à 7 000 morts.
• Colonies de peuplement : les Européens, armés par l’autorité, lynchent, mutilent et violent impunément. Des nourrissons sont éventrés, des femmes violées avant d’être tuées.
Le bilan officiel Français parle de “1 500 morts”. La réalité est autrement plus lourde : 6 000 à 8 000 corps sont officiellement enterrés à Sétif, mais les fosses communes et les charniers cachent la vérité. Les historiens Algériens évoquent 45 000 morts ; les sources les plus prudentes, 15 000 à 20 000. À titre de comparaison, les 100 Européens tués le 8 mai semblent dérisoires face à cette hécatombe.
La justification française : “l’Ordre Républicain”
La France justifie cette tuerie par le “rétablissement de l’ordre”. Le Ministre de l’Intérieur, Adrien Tixier, parle d’“excès commis par les Européens”, mais les autorités locales et militaires présentent l’opération comme une riposte légitime à une “insurrection”. Le terme “massacre” est banni du vocabulaire officiel. À Paris, on minimise : “Quelques excès isolés.” À Alger, le Général de Lattre de Tassigny approuve : “Il fallait frapper vite et fort.”
Cette rhétorique cache une punition collective délibérée. Comme l’écrivait l’historien Jean-Jacques Jordi : “C’était une opération de contre-terreur coloniale, un message clair : toute velléité d’émancipation sera écrasée.” Les massacres de mai 1945 sont un prélude à la guerre d’Algérie (1954-1962), où la France perdra finalement son empire.
L’héritage : une mémoire fracturée
En Algérie, le 8 mai 1945 est un jour de deuil National, commémoré chaque année avec ferveur. En France, il a fallu attendre 1999 pour que Lionel Jospin évoque les “massacres de Sétif”. En 2021, Emmanuel Macron reconnaît une “tragédie inexcusable”, sans jamais demander pardon. La reconnaissance officielle reste partielle, mais la recherche historique (Sylvie Thénault, Jean-Charles Jauffret) continue de faire œuvre de vérité.
En ce 8 mai 2026, 81 ans après le carnage, honorer les victimes de Sétif, Guelma et Kherrata, c’est rappeler que la libération de 1945 n’était pas celle de tous. C’est aussi refuser l’oubli et exiger que l’histoire coloniale Française, dans toute sa brutalité, soit enfin enseignée sans fard aux générations futures. Se souvenir, c’est rendre justice à celles et ceux dont l’espoir légitime fut piétiné dans le sang.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille

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