« Tirer et pleurer » : Menachem Klein décrypte la dérive génocidaire de la société Israélienne

Par : Abdelkader REGUIG

Dans un entretien sans concession accordé à Mediapart, le Politologue Israélien Menachem Klein, ancien conseiller du Premier Ministre Travailliste Ehud Barak, dresse un constat accablant : la société Israélienne, selon lui, soutient massivement ce qu’il n’hésite pas à nommer un « génocide » à Gaza. Une dérive qu’il ancre bien avant le 7-Octobre, dans une idéologie de suprématie juive devenue hégémonique.

C’est un témoignage qui dérange, venant de l’intérieur même du système qu’il critique. Menachem Klein, professeur de science politique à l’université Bar-Ilan, près de Tel-Aviv, n’est pas un militant anti-sioniste. Il a négocié avec l’OLP aux côtés d’Ehud Barak en 2000. Pourtant, l’homme qui connaît parfaitement les rouages de l’État Hébreu porte aujourd’hui un diagnostic clinique : son pays est en train de commettre un Génocide, et la société dans son ensemble y consent.

Une société en soutien inconditionnel

« La société Israélienne est en faveur du génocide et apporte un soutien inconditionnel aux soldats et aux généraux responsables du génocide dans la bande de Gaza », affirme-t-il d’emblée. Sa démonstration s’appuie sur des preuves que les soldats eux-mêmes rendent visibles : « De nombreux soldats postent des vidéos en ligne dans lesquelles ils se montrent en train de prendre part au génocide, en train de tuer des Palestiniens innocents. »

Plus inquiétant encore, la réaction de la population face à ces images macabres : « Ceux qui les voient n’hésitent pas à dire : « Ça ne me pose pas de problème, nous voudrions plus de vidéos de ce genre. Les prochaines personnes à cibler, ce sont les Cisjordaniens et les Palestiniens d’Israël. » » Un état d’esprit que Klein résume par une logique binaire implacable : « C’est « eux contre nous » : « Ce sera eux ou nous. » »

« Tirer et pleurer » : l’héritage du sionisme militariste

Pour comprendre cette radicalisation, Klein remonte loin avant le 7-Octobre. Il évoque un ouvrage publié après la guerre de 1967, intitulé Tirer et pleurer, dans lequel d’anciens parachutistes israéliens reconnaissaient avoir commis des crimes de guerre – exécutions d’otages, massacres de civils, destruction de villages. À l’époque, ces soldats exprimaient des regrets. Aujourd’hui, explique Klein, le « tirer » l’a emporté sur le « pleurer ».

Cette culture militariste n’a cessé de s’enraciner pour donner naissance à une idéologie nouvelle : la suprématie juive. Un concept qui, selon lui, dépasse largement Benyamin Netanyahou, son gouvernement et ses alliés d’extrême droite Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. « C’est un mouvement qui part des confins de l’aile droite, c’est-à-dire l’extrême droite, qui passe au centre et qui atteint même certains membres du Parti travailliste. »

Une théologie réformée pour justifier l’occupation totale

Ce qui a changé, fondamentalement, c’est l’ampleur du territoire contrôlé par Israël. « Jamais les Israéliens n’avaient régné sur un territoire non juif et sur des populations non juives dans de telles proportions », souligne Klein. Israël a, de facto, annexé toute la région allant du Jourdain à la Méditerranée, où les juifs ne représentent plus que 50 % – ou moins – de la population. Pour maintenir leur emprise, ils ont dû inventer un nouveau judaïsme : « une théologie réformée » et « une idéologie politique de la suprématie juive ».

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le soutien à la solution à deux États, qui atteignait encore 40 à 45 % avant-guerre dans certains cercles (et jusqu’à 70 % par le passé), est tombé à « peine 10 ou 12 % ».

Des « zones de concentration » à Gaza

Klein va plus loin dans la comparaison historique. Il révèle que l’armée israélienne utilise elle-même le terme hébraïque Ezori rikuz – « zones de concentration » – pour désigner les espaces où les Palestiniens sont rassemblés. « Ce que l’Allemagne nazie a construit s’appelle des mechanot rikuz, des camps de concentration. Ce sont les termes », dit-il.

Fils de parents survivants de l’Holocauste, Klein mesure le poids de ses mots : « Cela m’attriste de le dire, mais Israël, à certains endroits, suit le même chemin. Mon pays, qui a été fondé après l’Holocauste, et qui a ratifié le traité des droits de l’homme de la CPI afin que l’Holocauste ne se reproduise jamais envers qui que ce soit […] est impliqué dans un génocide. »

Un génocide à l’échelle industrielle, piloté par l’IA

Pour justifier l’usage du terme « génocide », Klein précise sa définition : « Il est défini par le meurtre d’une grande proportion de l’autre population et la destruction de son identité de manière systématique. » Or, selon lui, Israël veut « détruire l’identité Palestinienne » et y travaille méthodiquement.

Il décrit une machine de guerre « contrôlée par l’IA », produisant « des tueries de masse automatisées à une échelle industrielle ». L’administration israélienne détermine des ratios de « dommages collatéraux » autorisés – les civils ne sont plus des « êtres vivants » mais des dommages. « Un système automatisé, sans supervision humaine. »

Un trouble mental collectif

La dernière question posée par le journaliste est peut-être la plus troublante : que deviennent les bourreaux ? « Commettre des crimes de guerre, ça affecte l’attaquant », répond Klein. « Les soldats reviennent de Gaza… Ils n’ont pas une santé mentale positive et saine. Toute la société est rongée par ce mal. C’est un trouble mental. »

Pour guérir, il n’y a qu’un chemin, selon lui : « admettre que nous avons commis des crimes de guerre, que nous avons déshumanisé les Palestiniens. »

Un appel à la pression Européenne

Que faire, face à ce constat ? Klein s’adresse directement aux Européens : « Allez voir les sources, allez voir les preuves. » Il cite The Guardian, +972 Magazine, les rapports des ONG. Mais surtout, il exhorte à la mobilisation politique : « Le seul langage que les responsables politiques comprennent, c’est la pression politique. […] Allez voir les activistes de votre parti, faites pression sur eux. »

À ceux qui hésitent à utiliser le mot « génocide », par crainte d’une comparaison indue avec la Shoah, il répond par un appel aux faits : renseignez-vous sur ce qu’il se passe à Gaza « depuis plus de 600 jours ».

Par : Abdelkader REGUIG – Oran

Contact:orarexe@ gmail.com

Source -L’entretien complet est à retrouver sur Mediapart. Menachem Klein est professeur de science politique à l’université Bar-Ilan et ancien conseiller du Premier Ministre Ehud Barak.

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