Le chaâbi face à l’UNESCO

El Hadj El Anka

Depuis quelque temps, une idée circule, parfois affirmée avec assurance : le chaâbi serait déjà classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. La réalité est plus nuancée — et, en un sens, plus intéressante. Le chaâbi n’est pas encore inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il est candidat. En attente. À la croisée d’un héritage ancien et d’une reconnaissance internationale encore à conquérir.

La confusion est compréhensible. Le chaâbi est indissociable de la Casbah d’Alger, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992. Cette médina, perchée au-dessus de la baie, est son berceau, son souffle, sa géographie intime. Mais juridiquement, la reconnaissance du site ne vaut pas reconnaissance de la musique. À ce jour, seule une grande musique populaire algérienne a franchi le seuil de l’UNESCO : le raï, inscrit en 2022. Une inscription qui a ouvert un chemin, et rendu crédible l’ambition algérienne pour d’autres traditions musicales majeures, dont le chaâbi.

Une musique née d’un lieu, façonnée par le temps

Le chaâbi apparaît au début du XXᵉ siècle, dans les ruelles de la Casbah. Il ne naît pas ex nihilo. Il hérite de la musique arabo-andalouse, du melhoun maghrébin, de poèmes parfois médiévaux, transmis oralement bien avant d’être fixés par l’écriture. Le chaâbi est une musique savante devenue populaire, une poésie exigeante descendue dans la rue sans jamais s’y perdre.

Ses textes parlent d’amour et d’exil, de patience et de dignité, de travail, de foi, de solitude aussi. Ils sont chantés en arabe dialectal d’Alger, parfois traversés d’arabe classique ou de mots berbères. Cette hybridité linguistique est l’une de ses forces : elle rend accessible ce qui pourrait rester réservé à une élite, sans jamais appauvrir la profondeur du propos.

La transmission du chaâbi s’est faite selon une logique artisanale, presque initiatique. Des maîtres, des cheikhs, choisissant avec soin les poèmes, formant des disciples sur plusieurs années. Une continuité intergénérationnelle fragile, mais remarquablement persistante.

Une valeur universelle discrète mais profonde

Ce que l’UNESCO cherche à reconnaître, au-delà de la beauté formelle, c’est une « valeur universelle exceptionnelle ». Le chaâbi en propose plusieurs, sans jamais les revendiquer bruyamment.

Il est d’abord un conservatoire vivant. Sans lui, une partie immense de la poésie maghrébine aurait peut-être sombré dans l’oubli. Il est ensuite une école de valeurs implicite : respect des anciens, importance du lien social, tolérance, dignité face aux épreuves. Le chaâbi ne moralise pas. Il raconte. Et c’est précisément cette narration douce qui transmet des normes et des repères.

Il articule aussi, avec une rare finesse, le sacré et le profane. Les éloges religieux y côtoient les douleurs très humaines de l’amour ou de la séparation. Une tension familière à de nombreuses sociétés contemporaines, que le chaâbi ne tranche jamais, préférant la nuance à la rupture.

Enfin, il est une mémoire urbaine. Une chronique chantée d’Alger, de ses cafés maures, de ses patios, de ses métiers disparus, de son passage d’une société traditionnelle à une modernité parfois brutale. À ce titre, il rejoint une famille mondiale de musiques urbaines — fado, flamenco, tango, morna, rebetiko — qui racontent toutes l’exil, la nostalgie et la dignité des villes-mondes.

De la Casbah à la diaspora : une musique en circulation

Le chaâbi n’est pas resté enfermé dans ses murs d’origine. Il a voyagé avec l’émigration algérienne, s’est installé dans les cafés parisiens, les salles associatives, les scènes de world music européennes. La diaspora l’a porté comme un fil invisible reliant les générations.

Des figures emblématiques ont joué ce rôle de passeurs culturels, faisant découvrir à des publics non algériens une musique à la fois mélancolique, raffinée et profondément humaine. À travers elle, c’est une autre image d’Alger qui s’est diffusée : celle d’une ville de poésie, de métissage et de mémoire.

Cette circulation transnationale renforce l’argument central de la candidature : le chaâbi n’est plus seulement une tradition locale. Il est devenu un langage musical universel pour dire l’exil, la perte, l’attachement et la quête de dignité.

Un levier de soft power encore sous-exploité

Dans un monde saturé de discours politiques, la musique reste l’un des vecteurs les plus puissants du soft power. Le chaâbi offre à l’Algérie une porte d’entrée émotionnelle vers son histoire, loin des clichés de conflit ou d’instabilité.

Associé à la Casbah, il peut nourrir un narratif touristique cohérent : circuits musicaux, soirées immersives dans des maisons restaurées, médiation culturelle autour des textes et des instruments, articulation avec la gastronomie et l’art de vivre algérois. Comme Lisbonne avec le fado ou Séville avec le flamenco, Alger pourrait faire du chaâbi le cœur battant de son attractivité culturelle méditerranéenne.

Les défis d’une reconnaissance à venir

Rien n’est acquis. Pour convaincre l’UNESCO, le chaâbi devra démontrer qu’il est une pratique vivante, soutenue par une communauté active, dotée de mesures de sauvegarde solides. Le risque de folklorisation guette : transformer une musique intime en simple décor touristique serait une trahison.

La transmission reste un enjeu central, tout comme la documentation, la coordination entre institutions, musiciens, chercheurs et associations. L’inscription du raï a créé un précédent favorable, mais elle place aussi la barre plus haut.

Au fond, la candidature du chaâbi pose une question simple et universelle : comment préserver une tradition sans la figer ? Comment faire rayonner une culture sans l’appauvrir ?

Si elle réussit, cette démarche pourrait transformer le chaâbi en bien plus qu’un genre musical reconnu. Une carte de visite sensible. Une Algérie urbaine, cultivée, métissée, qui s’offre au monde non pas par le discours, mais par la vibration d’une voix et le silence attentif d’un oud.

Auteur/autrice

Views: 0

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *