
Par Abdelkader Reguig
Le 9 février, sur BFMTV-RMC, Laurent Nuñez a lâché une phrase que son prédécesseur n’aurait jamais prononcée : « On travaille aux conditions de cette visite. » Celle-ci, précise-t-il, est « dans les tuyaux ». Entre les mots du nouveau Ministre de l’Intérieur et ceux de Bruno Retailleau, il n’y a pas qu’une différence de style. Il y a un renversement de méthode
.Le 23 novembre 2025 j’écrivais sur La Patrie news que « Le nouveau Ministre de l’Intérieur Français, Laurent Nuñez, nommé le 12 octobre 2025, est particulièrement intéressant à tracer pour nous Algériens. Cet homme incarne en effet une approche résolument différente de son prédécesseur, Bruno Retailleau, en affichant clairement sa volonté de renouer le dialogue avec Alger ».
En deux mois, Nuñez a fait ce que Retailleau n’a pas su faire en un an : remettre la visite en Algérie sur les rails, sans préalable, sans ultimatum, sans cette grammaire de l’humiliation qui avait transformé la relation Franco-Algérienne en chambre d’écho des rancœurs politiques Françaises.
Retailleau, ou la politique du « rien avant tout »
Sous Retailleau, la visite Ministérielle était conçue comme une récompense. « Pas de visite sans reprise des OQTF », martelait-il. L’invitation d’Alger, formulée dès l’automne 2024, est restée lettre morte pendant près d’un an. Le locataire de Beauvau exigeait des gages, des gestes, des preuves de bonne volonté préalables.
Cette stratégie du préalable, que d’aucuns, à Paris, appelaient pudiquement « rapport de force », a produit l’inverse de son objet. Alger, qui n’a jamais cédé à la sommation, s’est murée dans une expectative polie. Les OQTF ? À l’arrêt. La coopération sécuritaire ? Gelée. La visite ? Un serpent de mer que Retailleau évoquait comme on agite une carotte, sans jamais avoir l’intention de la donner.
Le résultat, en chiffres, est sans appel : aucun progrès sur les laissez-passer consulaires, une communication bilatérale réduite à sa plus simple expression, et une opinion Algérienne légitimement crispée par la rhétorique punitive.
Nuñez, le pari de la continuité discrète.
Avec Nuñez, le registre change. L’homme ne vient pas de la politique mais des services. Ancien patron de la DGSI, coordinateur national du renseignement, Préfet de police des JO : son outil n’est pas la tribune, c’est le dossier. Sa temporalité n’est pas le cycle médiatique, c’est le temps long du renseignement.
Dès sa nomination, il ne conditionne pas sa visite. Il l’accepte, et travaille désormais ‘aux conditions’, formulation infiniment plus souple que le préalable imposé. La nuance est sémantique, mais elle est politique : il ne s’agit plus d’exiger d’Alger qu’elle se plie avant de venir, mais de construire avec elle un cadre de discussion.
Les déclarations du 9 février actent cette bascule. Nuñez ne dit pas « je viendrai quand vous reprendrez vos ressortissants ». Il dit : « Les Algériens représentent 40 % des centres de rétention, c’est pour ça qu’il faut une évolution ». Le constat n’est plus une arme, c’est un point de départ. Les OQTF ne sont plus le sésame sans lequel la porte reste close ; elles sont un sujet qu’on abordera dans la visite, pas avant.
Cette inversion méthodique, presque imperceptible pour le grand public, est le véritable apport de Nuñez au dossier Algérien.
Ce que cette méthode dit de la relation Franco-Algérienne.
Rétrospectivement, la stratégie Retailleau était condamnée par un aveuglement majeur : croire que l’Algérie allait se plier. Or le Président TEBBOUNE l’a lui -même affirmé : « l’Algérie ne se plie pas. L’Algérie ne peut et ne courbera pas l’échine sur la mémoire des martyrs qui ont donné leurs vies pour une terre libre ». Elle se convainc, ou ne bouge pas.
Là où le précédent Ministre voyait une relation de créancier à débiteur, Nuñez semble avoir compris que la coopération sécuritaire est un échange entre pairs. La DGSI et le DRS ont partie liée depuis trente ans. Le narcotrafic, le terrorisme, les flux migratoires illicites sont des défis communs, non des variables d’ajustement. Les traiter suppose une confiance que la méthode du « coup de menton » avait méthodiquement sapée.
En refusant d’humilier avant de parler, Nuñez restaure cette confiance. Non par angélisme, il est trop expérimenté pour cela, mais par réalisme : les services ne fonctionnent pas à l’invective. Ils fonctionnent aux canaux discrets, aux rencontres préparées, aux dossiers posés sur la table sans tambour ni trompette.
La visite comme symptôme d’une diplomatie d’agents
Ce qui se joue avec cette visite, ce n’est pas seulement le déplacement d’un Ministre. C’est le passage, dans la relation Franco-Algérienne, d’une diplomatie d’affichage, celle des communiqués vengeurs et des fins de non-recevoir, à une diplomatie d’agents.
Nuñez n’a pas besoin d’annoncer qu’il désamorce. Il désamorce. Les « tuyaux » qu’il évoque ne sont pas une métaphore : ce sont les circuits opérationnels que Retailleau avait laissés s’enrouler sur eux-mêmes. Les reprendre, un à un, c’est le travail de l’ombre auquel l’ancien Préfet de police consacre ses premières semaines rue de Beauvau.
Que cette méthode produise ses premiers fruits, la libération de Boualem Sansal, saluée par Emmanuel Macron comme un « premier résultat », n’est pas un hasard. La grâce Présidentielle accordée par Alger n’est pas une concession arrachée sous la contrainte. Elle est un geste rendu possible parce que, parallèlement, Paris avait cessé d’exiger des gestes.
Nuñez semble avoir compris ce que Retailleau n’a jamais admis : quand on exige tout avant la rencontre, on garantit qu’elle n’ait jamais lieu. À l’inverse, quand on prépare la rencontre sans prédateur ni proie, on permet aux sujets difficiles d’y trouver enfin leur place.
Sa visite en Algérie, désormais « dans les tuyaux », dira si cette grammaire nouvelle peut convertir les dossiers les plus épineux. Mais elle est déjà, en elle-même, un résultat. Car elle prouve qu’une autre politique est possible : celle qui, renonçant à la verticalité du bras de fer, accepte l’horizontalité patiente du dialogue.

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