« Le mensonge » au-delà du Hallal et du Haram !

Par : Amin ZAOUI

(Comme tous les jeudis, voici ma chronique hebdomadaire AWCHAM in le quotidien l’Expression du jeudi 05 février 2026, le lien : 

https://www.lexpressiondz.com/chroniques/awcham/le-mensonge-au-dela-du-hallal-et-du-haram-332166)

Comment penser le mensonge au-delà de la dualité raccourcie et moraliste celle du hallal et du Haram, du licite et de l’illicite ?

Philosophiquement, adopter le mensonge comme adopter la vérité exige l’un comme l’autre intelligence, génie et une personnalité dotée d’un charisme exceptionnel.

Dans la vie, il n’existe ni vérité absolue ni mensonge absolu : l’un et l’autre sont relatifs, et cette relativité se détermine selon l’angle depuis lequel on regarde ce qui est appelé « menti » ou « vrai».

Le mensonge est un acte humain qui existe depuis que l’homme est apparu sur cette planète perdue, dès lors qu’il s’est trouvé face à un autre de son genre, dans des rapports de force ou de faiblesse, d’intelligence ou de bêtise, de soumission ou de résignation.

Le mensonge est même né au moment où l’homme s’est affronté à lui-même, car il a souvent besoin de se mentir pour vivre dans une forme de fausse sérénité, même au cœur des épreuves les plus sombres et les plus dures.

Ce que nous entendons ici par mensonge, c’est cette voie qui constitue une entrée possible pour résoudre un dilemme individuel ou collectif, ou, au contraire, pour éradiquer toute solution possible.

En ce sens, le concept de mensonge n’a rien à voir avec «la morale » au sens pédagogique simpliste ou religieux qui oppose le « mensonge» à la «vérité». Ici, le mensonge porte un sens philosophique lié à l’ontologie même de l’être humain.

Le mensonge est un art à part entière, avec son langage, son lexique riche, ses concepts politiques, religieux et esthétiques, son discours composite et autonome. Le menteur « Professionnel » possède un charisme : tantôt dur et obstiné, tantôt souple et doux.

De même qu’il existe des gens de courage, de patience ou de vérité, il existe aussi des officiers « nobles » du mensonge.

La fabrication du mensonge, dans son acception ontologique, est un métier humain et historique, ancestral, politique, artistique, religieux et militaire.

C’est même l’un des plus vieux savoir-faire de l’humanité, qui ne s’est jamais éteint et qui continue de prospérer et de produire ses fruits dans de nombreux champs décisifs dans notre société contemporaine. De nombreuses nations se sont construites sur un «mensonge» historique, mythique, religieux, ethnique ou identitaire, et elles existent toujours, solides sur les plans économique, militaire, culturel et linguistique. De grands Zaîm leaders de l’histoire humaine ont été façonnés par le mensonge, devenant des symboles immortels, presque sacrés dans l’imaginaire collectif et individuel, à l’égal des prophètes et des messagers.

Combien de grandes guerres se sont enflammées sur la base d’un «mensonge», brûlant tout sur leur passage, fabriquant des héros militaires que l’histoire continue de célébrer, d’enseigner et de transmettre de génération en génération.

Ces guerres, fondées sur le mensonge, ont tracé de nouvelles frontières, en ont effacé d’anciennes ; le mensonge a créé des alliances solides entre des peuples jadis ennemis, et en a détruit d’autres qui paraissaient pourtant stables.

La politique a besoin du capital du mensonge : le mensonge est son sel et son miel.

Le politicien ment, quelle que soit son idéologie, de gauche, de droite ou islamiste. Les gens voient dans son mensonge quelque chose de normal, voire de nécessaire. Il ment, et le mensonge devient une culture discursive quotidienne, louée aussi bien par ses partisans que par ses opposants, qui eux aussi recourent à cette culture de mensonge pour atteindre le pouvoir.

Il justifie cela en disant : le mensonge est la stratégie de la politique. Il ment et affirme qu’il n’y a aucune honte à mentir en politique : la politique n’a pas de morale; le mensonge est sa morale.

L’art, dans ce qu’il a de plus beau, repose sur le plus beau des mensonges. Dans l’art, le mensonge devient une valeur esthétique fondamentale. Ibn Tabataba al-‘Alawi (mort vers 934) disait dans ‘Iyâr al-shi‘r « l’étalon de la poésie » : «Le plus doux des poèmes est le plus mensonger».

Par cette formule, ce critique cherchait à libérer la poésie de l’emprise directe et nue du didactisme religieux, moral et idéologique. Je crois que cette phrase-clé constitue un tournant radical dans la théorie de la poésie et de la création en général, dans la pensée critique et philosophique chez les Arabes. Elle a ouvert des débats uniques sur la nature de la poésie, son utilité et sa nécessité.

Que dire lorsque nous lisons ce vers d’al-Mutanabbî :

 « De mes propres yeux j’ai vu le loup traire une fourmi et boire d’elle du petit-lait et du lait.»

Un tel propos, venant d’un poète qui a occupé toute l’histoire de la poétique arabe, ne nous pousse-t-il pas à nous interroger sur la valeur du « mensonge beau, séduisant et envoûtant » ?

Plus l’art se réconcilie avec le fantastique, plus il entre dans les esthétiques du mensonge. Et plus il se rapproche de la réalité littérale, sèche et brute, plus il s’éloigne de la beauté et de l’art étonnant. En ce sens, le mensonge est le trésor inépuisable des écrivains créateurs.
Le poète ou le romancier ment, et nous appelons cela imagination. Nous aimons ce mensonge et le lisons avec plaisir, tout en sachant que ce que nous avons entre les mains n’a rien à voir avec la vérité dans son sens éthique, mais qu’il lui est même totalement opposé. Peut-être est-ce le mensonge qui rend l’œuvre immortelle, et non la vérité humaine passagère.

Les mythes religieux présents dans presque toutes les religions, les textes des anciens Grecs et les récits des conteurs africains (les griots) nous inspirent et nous bouleversent, alors même que nous savons, historiquement et moralement, qu’ils reposent sur des valeurs de fiction et d’illusion.

Les dieux, les demi-dieux, les guerres et les créatures fabuleuses: tout ce mensonge est le ciment de l’émerveillement éternel, sans lequel ces textes n’auraient jamais traversé les siècles, les générations, les langues et les cultures sans perdre leur pouvoir esthétique et fascinant.

Le commerçant ment, et nous appelons cela les nécessités du « gagne-pain », les règles du «jeu de l’offre et de la demande». Les marchés regorgent de mensonges, et pourtant tout le monde les fréquente, y trouvant le plaisir de l’achat et de la participation à ce jeu, chacun à sa manière.

La vie elle-même est riche et belle grâce au mensonge, au point qu’il en semble être le sel et l’énergie qui la rendent désirable.

Sans mensonge, la vie serait sèche, ennuyeuse, et invoquerait au suicide. Le mensonge est une stratégie pour consacrer la séduction de la vie.

L’amoureux ment pour protéger la flamme de sa bougie menacée par tous les vents. Il ment, et nous compatissons, car les histoires d’amour sont une énergie magique qui aide les êtres humains à affronter la haine, le racisme et l’assèchement des relations. Nous appelons ce mensonge « l’arme de l’amant pour maintenir le jardin de l’amour ».

Loin de la dualité de l’interdit et du permis, le hallal et le haram, le mensonge est resté, à travers l’histoire, une mine de valeurs : séduction politique, fascination artistique et littéraire, aventure de la vie individuelle et collective.

Par : Amin Zaoui

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