Avec lui s’éteint une conscience critique majeure, un pont unique entre l’action révolutionnaire et la rigueur historienne.
Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, près de Skikda, Mohamed Harbi forge très tôt un destin intimement lié à celui de son pays. Après des études en Algérie puis en France, où il obtient son baccalauréat au lycée Sainte-Barbe à Paris, il s’engage corps et âme dans la guerre de libération nationale. Membre actif du FLN, il exerce d’importantes responsabilités : collaborateur proche du vice-président du GPRA, Krim Belkacem, il est ambassadeur en Guinée (1960-1961) puis secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Il participe aux premières négociations des accords d’Évian, contribuant ainsi aux fondations diplomatiques de l’Algérie indépendante.
Après 1962, conseiller du président Ahmed Ben Bella, son parcours incarne les espoirs et les déchirements de la jeune nation. Le coup d’État de 1965 marque un tournant tragique : emprisonné jusqu’en 1968, puis placé en résidence surveillée, il est contraint à l’exil en 1973 après une évasion rocambolesque. C’est en France que s’accomplit sa métamorphose en historien de premier plan.
Professeur aux universités Paris-VIII, Paris-Descartes et Paris-Diderot, Mohamed Harbi consacra sa vie académique à décrypter avec une honnêteté intellectuelle sans faille la révolution dont il fut acteur. Son ouvrage fondateur, Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975), fut une rupture, offrant une analyse lucide et sans concession du mouvement national, dévoilant sans fard les contradictions entre les idéaux et les pratiques. Ses mémoires, Une vie debout (2001), et ses travaux ultérieurs, comme Le FLN : Documents et histoire (avec Gilbert Meynier), sont devenus des références incontournables.
Jusqu’à ses derniers jours, son engagement resta intact. Comme l’a rappelé le Front des Forces Socialistes (FFS), il devait participer ce mois-ci à un colloque dédié à son compagnon Hocine Aït Ahmed. « Mais le destin en a décidé autrement », déplore le parti.
Avec la disparition de Mohamed Harbi, l’Algérie perd bien plus qu’un ancien haut fonctionnaire ou un universitaire émérite. Elle perd un « monument » de sa mémoire, un témoin courageux qui a toujours privilégié la vérité historique à la mythologie officielle. Son héritage est double et précieux : celui du moudjahid qui a œuvré pour la liberté, et celui de l’historien qui a lutté pour la vérité, nous léguant les outils pour comprendre la complexité de l’histoire algérienne.
Paix à son âme. Que son œuvre continue d’éclairer les consciences et d’inspirer le chemin vers une mémoire apaisée et exigeante
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