Pourquoi aucune crise n’est vraiment locale

Pourquoi la guerre en Ukraine fait-elle grimper le prix du pain en Afrique du Nord ? Comment les tensions à Taïwan peuvent-elles perturber l’industrie automobile européenne ? Et pourquoi les coups d’État au Sahel finissent-ils par s’inviter dans les débats électoraux européens ?
À première vue, ces événements semblent éloignés, distincts, presque indépendants. En réalité, ils sont les nœuds d’un même réseau mondial, profondément interdépendant, où énergie, alimentation, technologies, finance et sécurité forment un système unique.

Nous ne vivons plus une juxtaposition de crises, mais une interconnexion permanente des chocs, où un conflit local se diffuse rapidement par les prix, les flux commerciaux, financiers et migratoires. C’est cette mécanique des effets domino que cet article propose de décrypter.


Quand les conflits bouleversent l’économie mondiale

La guerre en Ukraine en est l’exemple le plus parlant. La Banque mondiale la qualifie de plus grand choc de matières premières depuis les années 1970. En cause : la place centrale de la Russie et de l’Ukraine dans les marchés mondiaux de l’énergie, des céréales et des engrais.

Sur le plan énergétique, les sanctions et la réduction des flux russes ont provoqué une flambée des prix du gaz et du pétrole. L’Europe a dû reconfigurer en urgence ses approvisionnements, mais l’impact a été mondial : hausse des factures pour les ménages, renchérissement des coûts de production industrielle, tensions sur les finances publiques.

Côté alimentation, la perturbation des exportations de blé, de maïs ou d’huile de tournesol a frappé de plein fouet les régions déjà fragiles : Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne. La hausse du prix des engrais — eux-mêmes dépendants de l’énergie — a créé un cercle vicieux : produire coûte plus cher, l’offre se tend, les prix augmentent, la pauvreté progresse, l’instabilité s’aggrave.

À cette première onde de choc s’ajoutent d’autres foyers. Le conflit à Gaza et les tensions en mer Rouge ont mis en lumière la vulnérabilité des routes maritimes. Les attaques et menaces contre les navires commerciaux ont contraint de nombreux armateurs à contourner le canal de Suez par le cap de Bonne-Espérance. Résultat : des trajets plus longs, des coûts de transport en hausse et de nouvelles pressions inflationnistes, qui s’ajoutent aux fragilités logistiques héritées du Covid.

Le Sahel illustre une autre facette de cette interconnexion. Insécurité chronique, faiblesse des États et stress climatique s’y combinent. Les sécheresses récurrentes fragilisent la production agricole, renforcent la dépendance alimentaire et alimentent une boucle d’instabilité : pauvreté, insécurité alimentaire, insurrections armées, interventions extérieures. Les flux migratoires qui en résultent ne restent pas régionaux : ils deviennent un enjeu politique majeur jusqu’en Europe.

Enfin, la rivalité entre les États-Unis et la Chine agit comme une crise silencieuse mais structurante. Les restrictions sur les technologies sensibles, notamment les semi-conducteurs, fragmentent les chaînes de valeur mondiales. La relocalisation partielle de certaines productions augmente les coûts, ralentit la transition énergétique et rend l’économie mondiale plus vulnérable aux chocs. Une escalade militaire autour de Taïwan provoquerait un choc quasi immédiat sur la production mondiale et l’inflation.


Compétition de blocs et recomposition des alliances

Ces crises ne se déploient pas dans le vide : elles sont encadrées par une recomposition des rapports de force internationaux. En Europe, la guerre en Ukraine a cristallisé l’opposition entre l’OTAN et la Russie, entraînant un réarmement massif et des sanctions sans précédent. Mais cette rivalité déborde largement du continent européen.

En Afrique, notamment au Sahel, la succession de coups d’État au Mali, au Burkina Faso ou au Niger s’inscrit aussi dans cette compétition. Le retrait progressif des forces occidentales a ouvert la voie à d’autres acteurs, notamment russes, proposant une offre sécuritaire alternative fondée sur un discours anti-occidental. Les tensions Europe–Russie se rejouent ainsi sur le terrain africain, avec des conséquences directes pour les populations civiles.

Dans l’Indo-Pacifique, la rivalité sino-américaine atteint son point de plus haute intensité. La mer de Chine méridionale et Taïwan concentrent des enjeux cruciaux : liberté de navigation, contrôle des routes commerciales, domination technologique. Les États-Unis renforcent leurs alliances (Quad, AUKUS, accords bilatéraux), tandis que la Chine accélère son autonomie stratégique et son renforcement militaire.

Parallèlement, l’élargissement des BRICS traduit la volonté de nombreux pays émergents de diversifier leurs partenariats et de réduire leur dépendance au dollar. Cette recomposition multipolaire complique la recherche de positions communes au sein des institutions internationales et renforce la logique de blocs concurrents plutôt que celle du consensus global.

Un symptôme résume cette évolution : la fin du « dividende de la paix ». Les budgets de défense augmentent, souvent au détriment des investissements sociaux ou climatiques. Pour les pays à revenu faible ou intermédiaire, la combinaison de la dette, de conditions financières plus strictes et de dépenses sécuritaires accrues réduit dangereusement les marges de manœuvre.


Des effets domino jusque dans la vie quotidienne

Ces dynamiques géopolitiques abstraites se traduisent par des effets très concrets. La guerre en Ukraine perturbe les exportations de céréales et d’engrais, ce qui fait monter les prix mondiaux. Les pays importateurs les plus fragiles voient leur capacité d’achat diminuer, leur monnaie se déprécier, leur dette en devises s’alourdir. Le risque d’émeutes de la faim ou de basculements politiques augmente.

Les crises sahéliennes alimentent des migrations irrégulières, qui deviennent un enjeu central du débat public européen. Les réponses sécuritaires et la perception d’une « crise migratoire » influencent les choix électoraux, les priorités budgétaires et la diplomatie.

Dans l’Indo-Pacifique, les restrictions technologiques se traduisent par des pénuries ou des retards dans l’automobile, l’électronique ou l’intelligence artificielle. Quant au Moyen-Orient, chaque flambée de tensions ajoute une prime de risque sur les marchés pétroliers et gaziers, nourrissant inflation, mobilisations sociales et fractures politiques internes dans de nombreux pays importateurs.


Penser le monde comme un système de crises

L’idée centrale est simple mais exigeante : Ukraine, Gaza, Sahel, Indo-Pacifique et rivalité États-Unis/Chine ne sont pas des dossiers séparés. Ce sont les nœuds d’un même système mondialisé, où les flux d’énergie, d’aliments, de capitaux, de technologies et de personnes relient les champs de bataille aux supermarchés, les décisions géopolitiques aux bulletins de vote, les tensions militaires aux choix industriels.

Dans ce système, les crises se renforcent mutuellement. Les conflits armés provoquent des crises énergétiques et alimentaires, qui alimentent l’instabilité politique et sociale, créant à leur tour les conditions de nouveaux conflits. La rivalité entre grandes puissances fragmente la gouvernance mondiale, rendant plus difficile la coopération sur la dette, le climat ou la sécurité alimentaire.

Comprendre cette interconnexion n’implique ni fatalisme ni catastrophisme. C’est au contraire une condition essentielle pour agir, en citoyens comme en décideurs. À l’heure où le monde semble s’embraser de toutes parts, la lucidité systémique devient un outil politique à part entière : pour penser des réponses à la hauteur d’un monde où tout est désormais lié.

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