La “nouvelle normalité” mondiale : quand le chaos devient la règle

Depuis 2020, le monde ne traverse plus une succession de crises isolées. Il est entré dans un régime durable de polycrises, où conflits armés, tensions géopolitiques, dérèglement climatique, inflation et fragmentation économique se renforcent mutuellement. Ukraine, Gaza, Sahel, mer de Chine, rivalité États-Unis / Chine : ces foyers d’instabilité ne sont pas juxtaposés. Ils forment un système interconnecté, dont les effets se propagent bien au-delà des zones de combat.

Comprendre cette nouvelle normalité suppose de dépasser la lecture événementielle pour adopter une approche systémique, attentive aux mécanismes profonds qui relient la guerre à l’énergie, l’alimentation, le commerce et la stabilité sociale.


De la crise exceptionnelle à la polycrise permanente

La notion de polycrise, popularisée par les institutions internationales, désigne la coexistence de chocs multiples, simultanés et interdépendants. Contrairement aux grandes crises du passé, l’enjeu n’est plus seulement d’absorber un choc puis de revenir à l’équilibre, mais de gérer un état de désordre durable.

Les chiffres traduisent ce basculement. Selon le Fonds monétaire international, la croissance mondiale à moyen terme plafonne autour de 3 %, un niveau historiquement bas hors récession. L’inflation, après son pic post-pandémie, reflue mais reste plus élevée qu’avant 2020. Et surtout, la militarisation s’accélère : le SIPRI estime les dépenses militaires mondiales à 2 718 milliards de dollars en 2024, en hausse réelle de 9,4 %, dixième année consécutive d’augmentation.

Ce contexte n’annonce ni un effondrement généralisé ni un retour à l’ordre libéral des années 1990. Il installe un plateau de désordre maîtrisé, intégré aux anticipations des États, des entreprises et des marchés.


Énergie, alimentation, commerce : les trois canaux de propagation

L’énergie, nerf stratégique du système mondial

La guerre en Ukraine a brutalement rappelé que l’énergie reste le socle matériel de l’économie mondiale. La rupture partielle des approvisionnements gaziers russes vers l’Europe a déclenché un choc de prix, forçant une reconfiguration rapide des flux (GNL américain, Moyen-Orient, Norvège). Cette recomposition a eu des effets globaux : inflation importée, tensions budgétaires, fragilisation des ménages et des industries.

Ces dynamiques expliquent pourquoi des conflits éloignés géographiquement — Gaza ou les tensions en mer Rouge — ont des répercussions mondiales. Les routes maritimes reliant le Moyen-Orient, l’Asie et l’Europe sont des artères énergétiques. Leur perturbation renchérit le coût du transport, rallonge les délais et nourrit une inflation diffuse.

La sécurité alimentaire, onde de choc silencieuse

Les conflits armés agissent aussi comme multiplicateurs de vulnérabilité alimentaire. L’Ukraine et la Russie occupent une place centrale dans certains marchés céréaliers et d’engrais. La perturbation des exportations, combinée à la hausse des prix de l’énergie, a fragilisé de nombreux pays importateurs nets, en particulier en Afrique et au Moyen-Orient.

La Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture souligne que ces chocs alimentaires, lorsqu’ils s’ajoutent à des fragilités politiques et climatiques, deviennent des facteurs d’instabilité sociale et politique. Le lien avec le Sahel est direct : hausse du coût de la vie, défiance envers les autorités, terrain fertile pour les ruptures institutionnelles.

Le commerce mondial, désormais politisé

La mondialisation n’a pas disparu, mais elle change de nature. Les tensions en mer Rouge, en mer de Chine ou autour de Taïwan rappellent que le commerce maritime est devenu un enjeu de sécurité stratégique. Le International Institute for Strategic Studies parle désormais de sécurité économique, où chaînes d’approvisionnement, ports et technologies critiques sont intégrés aux doctrines de défense.

Le résultat est une mondialisation plus coûteuse, plus lente, et plus fragmentée — avec des répercussions directes sur les prix, l’investissement et la croissance potentielle.


Grandes puissances et blocs : rivalités imbriquées

La rivalité entre Washington et Pékin constitue la trame de fond de la plupart des tensions actuelles. Contrôles à l’exportation sur les semi-conducteurs, subventions industrielles, restrictions aux investissements : l’économie devient un champ de bataille stratégique. Le FMI alerte sur les risques de fragmentation géoéconomique, susceptibles d’entraîner des pertes durables de PIB mondial.

Dans ce contexte, les alliances se recomposent. L’OTAN se remilitarise sous l’effet de la guerre en Ukraine. Les BRICS élargis cherchent à accroître leur poids politique et financier sans constituer un bloc homogène. Le multilatéralisme n’a pas disparu, mais il est contesté, fragmenté, instrumentalisé.


Sociétés civiles : inflation, migrations, polarisation

Les effets domino sont particulièrement visibles au niveau social. La hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation pèse sur les ménages, alimente les colères sociales et fragilise les équilibres politiques. Les conflits prolongés et le dérèglement climatique accentuent les déplacements forcés : selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 120 millions de personnes sont aujourd’hui déplacées de force dans le monde.

Ces dynamiques nourrissent à leur tour des tensions politiques dans les pays d’accueil, renforçant les discours sécuritaires et la polarisation. La crise devient ainsi auto-entretenue, chaque réponse partielle générant de nouvelles vulnérabilités.


Climat : le multiplicateur de toutes les crises

À cet ensemble déjà instable s’ajoute la variable climatique. Le Programme des Nations unies pour l’environnement rappelle que les émissions mondiales atteignent des niveaux records et que les trajectoires actuelles conduisent vers un réchauffement supérieur à 2,5 °C. Sécheresses, inondations et événements extrêmes aggravent l’insécurité alimentaire, la pression migratoire et les conflits locaux.

Faute de réduction suffisante des émissions, les États s’orientent de plus en plus vers une logique d’adaptation à un chaos climatique partiellement irréversible — une autre facette de cette nouvelle normalité.


Un monde à risques permanents

La multiplication des crises géopolitiques ne relève pas du hasard. Elle reflète un monde où les chocs énergétiques, climatiques, sécuritaires et économiques sont structurellement liés. Le chaos n’est plus une anomalie : il devient une variable intégrée des décisions publiques et privées.

Pour les sociétés, l’enjeu n’est pas seulement de résister, mais de penser lucidement ce nouvel état du monde. Sans nostalgie d’un ordre révolu, ni catastrophisme paralysant, cette lucidité est la condition pour inventer des formes de coopération, de résilience et de solidarité adaptées à une époque où l’instabilité est devenue la norme.

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