
Il existe des artistes qui ne cherchent pas à trancher entre deux appartenances. Ils les habitent.
Nadir Ben fait partie de ceux-là.
Auteur-compositeur-interprète franco-algérien, né à Oran, il construit une œuvre où la musique devient un espace de dialogue entre héritage et présent, entre Algérie et France, entre mémoire intime et langage universel. Chez lui, l’entre-deux n’est ni une fracture ni un manque : c’est une matière première.
Oran comme point de départ, Tlemcen comme socle
Grandir à Oran, ville portuaire et carrefour culturel, n’est jamais neutre. C’est une ville traversée par les flux, les départs, les retours, les influences. Le raï y a forgé une manière de dire le monde : directe, populaire, parfois rugueuse, toujours incarnée.
Mais c’est à Tlemcen que Nadir Ben reçoit sa première initiation structurante : la musique arabo-andalouse. Une école de rigueur, de patience et de transmission orale, où la mélodie n’est jamais dissociée de la poésie, ni la technique du sens. Cette formation précoce lui donne une colonne vertébrale musicale solide, presque classique, qui ne le quittera jamais.
Très tôt, deux lignes se dessinent :
– la spontanéité populaire d’Oran,
– l’exigence savante de l’andalou tlemcénien.
Entre les deux, une tension féconde.
L’exil comme prolongement, pas comme rupture
Installé en France, Nadir Ben ne rompt pas avec son point de départ. Il le prolonge. Son parcours entre Oran, Marseille et Paris dessine une géographie familière à de nombreux artistes issus des diasporas méditerranéennes : des villes-ports, des villes-passerelles, où les identités se recomposent sans jamais s’effacer.
Cette trajectoire nourrit une posture artistique singulière : ni folklore figé, ni assimilation lisse. Nadir Ben ne « représente » pas une culture, il la met en relation. Il fait de l’exil non pas un thème plaintif, mais un lieu d’observation, parfois de fragilité, souvent de lucidité.
Une carrière construite dans la durée
Avant d’être un projet discographique, Nadir Ben est un musicien de scène. Guitariste et interprète, il se fait connaître dans les réseaux culturels méditerranéens, notamment à Marseille, où la question des héritages croisés n’est jamais abstraite.
Sa résidence à la Cité internationale des arts à Paris, puis l’obtention du Prix Carte Blanche des artistes émergents en région PACA, marquent une étape décisive. Ces reconnaissances institutionnelles ne sont pas anecdotiques : elles lui offrent le temps, l’espace et les moyens de transformer une intuition artistique en projet structuré.
Ses collaborations — Juan Carmona, Nasser Ben Dadoo, Fouad Didi — élargissent encore son spectre. Flamenco, blues, polyphonies méditerranéennes : autant de langages qui dialoguent sans se concurrencer, dans une logique d’écoute plutôt que de juxtaposition.
Une musique de métissage apaisé
L’univers musical de Nadir Ben repose sur un principe simple mais exigeant : faire cohabiter les traditions sans les diluer.
Arabo-andalou, raï oranais, sonorités gnawa (guembri, percussions), écriture folk-pop occidentale : ces influences ne sont jamais citées comme des références décoratives. Elles structurent les morceaux, les rythmes, les silences.
Ses thèmes sont à l’image de cette hybridité :
– l’exil, non comme déracinement mais comme état durable,
– la mémoire familiale,
– la ville d’Oran et la mer, figures récurrentes du passage et de la séparation,
– l’amour, comme lieu de stabilité fragile.
Ses textes naviguent entre arabe, français et entre-deux linguistique, reflétant une réalité vécue par toute une génération pour qui le bilinguisme est moins un choix qu’une condition.
Sobriété plutôt que spectaculaire
Nadir Ben s’inscrit dans une lignée d’artistes pour qui la fusion n’est pas synonyme d’excès. Pas de démonstration, pas de surenchère sonore. Sa musique privilégie la proximité, la voix, la guitare, l’émotion contenue.
Violons maghrébins, mandole, bendir, guembri viennent enrichir des arrangements contemporains sans jamais écraser le propos. L’esthétique est méditerranéenne, mais le geste est universel : raconter une trajectoire humaine, lisible bien au-delà des frontières culturelles.
Maturity : l’âge de la synthèse
Son premier album, Maturity — Al Rosh en arabe — sorti le 5 septembre 2025, est comme une étape charnière. Non pas un album de débuts hésitants, mais une œuvre de maturité assumée, fruit d’années de scène, de déplacements et de partage.
Présenté comme une ode aux deux rives de la Méditerranée, l’album incarne ce que Nadir Ben défend depuis le début : une identité franco-algérienne pensée non comme un tiraillement, mais comme une richesse narrative et musicale.
Les concerts annoncés entre Oran, Marseille et Paris prolongent cette logique : faire circuler la musique dans les mêmes espaces que ceux qui l’ont façonnée.
Une voix pour notre temps
À travers son parcours, Nadir Ben raconte autre chose qu’une trajectoire individuelle. Il donne une forme artistique à une expérience largement partagée : celle de vivre entre plusieurs héritages sans vouloir en sacrifier aucun.
Dans un contexte où les questions identitaires sont souvent réduites à des oppositions binaires, sa musique propose une troisième voie : celle du lien, de la continuité, de la traduction sensible.
Une musique qui ne cherche pas à expliquer, mais à faire ressentir. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, sa force la plus politique.
Pour suivre cet artiste:
https://www.youtube.com/@NadirBenmansour/
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Je remercie infiniment Mr Chouaki pour l’article élogieux de qualité. Un plaisir que de partager ma musique. Harmonieusement . Nadir