
Un héritier du système face à l’exigence de renouveau
L’élection d’Abdelmadjid TEBBOUNE en décembre 2019 a marqué une rupture symbolique dans l’histoire politique Algérienne . Pour la première fois, un Président n’était pas issu des rangs des anciens Moudjahidines de la guerre d’indépendance, mais de l’administration qu’il a servie pendant un demi-siècle. Porté au pouvoir sur les cendres du « système Bouteflika » et dans le contexte tumultueux du Hirak, son parcours incarne à la fois la longévité d’un État profond et la nécessité de son adaptation.
Cette analyse retrace l’ascension de ce haut fonctionnaire, évalue son action à la tête de l’État et décrypte sa stratégie économique, entre volonté affichée de diversification et poids persistant de la rente des hydrocarbures.
L’ascension méthodique d’un pur produit de l’État Algérien
La carrière d’Abdelmadjid TEBBOUNE est un modèle d’ascension au sein des structures étatiques. Diplômé de l’École nationale d’administration (ENA) en 1969, il incarne cette génération de cadres formés après l’indépendance pour construire l’appareil administratif du pays. Son parcours est une cartographie du pouvoir territorial Algérien :
-L’école du terrain (Années 1970-1980) : Il gravit les échelons comme secrétaire général de wilaya (Djelfa, Adrar, Blida, M’Sila), puis wali (Adrar, Tiaret, Tizi Ouzou). Ces postes lui confèrent une connaissance intime des rouages locaux et des équilibres régionaux.
-L’entrée au gouvernement (1991-2017) : Son expérience le conduit à plusieurs reprises au Conseil des Ministres, avec des portefeuilles variés (Collectivités locales, Communication et Culture, puis surtout l’Habitat et l’Urbanisme à deux reprises). Il se forge une réputation de technicien.
-L’épisode révélateur de Premier Ministre (2017) : Sa nomination en mai 2017 et son limogeage spectaculaire en août de la même année, officiellement pour avoir « harcelé des hommes d’affaires », le révèlent au grand public. Cet épisode, où il tente d’initier des audits sur les marchés publics, le positionne en victime des réseaux oligarchiques de l’ère Bouteflika, lui conférant une crédibilité inattendue à l’aube de l’élection Présidentielle de 2019.
Une Presidence sous tension : entre réformes, Hirak et réalités du pouvoir
Élu, Abdelmadjid TEBBOUNE hérite d’un pays profondément divisé. Son mandat est un exercice d’équilibre constant.
-Gestion du Hirak et des libertés : Il tend initialement la main au mouvement, le qualifiant de « salutaire » et instaurant une « Journée nationale de la fraternité ». Cependant, la pandémie de Covid-19 sert de catalyseur à une reprise en main, marquée par des restrictions sévères des rassemblements et contre des figures du mouvement et des militants.
-Réformes institutionnelles : Il engage une révision constitutionnelle approuvée par référendum en novembre 2020. Le texte renforce symboliquement les pouvoirs du Parlement et du chef du gouvernement, limite les mandats Présidentiels, et consacre le Hirak dans son préambule.
-Politique étrangère : Il opère un réalignement stratégique notable, durcissant la position face au Maroc (fermeture de l’espace aérien, rupture des relations diplomatiques) et approfondissant les partenariats avec des puissances non-occidentales comme la Chine, la Russie, la Turquie et le Qatar.
Une économie en quête de nouveaux fondements : ambitions et défis
Face à la vulnérabilité d’une économie encore très dépendante des hydrocarbures, TEBBOUNE a fait de la diversification et de la relance par l’investissement un axe central de sa communication.
-Stratégie affichée : Le discours officiel promeut une « nouvelle Algérie économique » visant l’autosuffisance alimentaire et industrielle, le développement des infrastructures et des énergies renouvelables. La création d’un Ministère dédié à la Start-up et à l’Économie de la connaissance en 2019 en était un symbole.
-Leviers et réalisations :
-Relance des grands projets : Reprise ou lancement de projets d’infrastructures majeurs (chemins de fer, barrages, logements).
-Politique industrielle et agricole : Soutien aux industries agroalimentaires, pharmaceutiques et sidérurgiques pour réduire les importations. Des investissements massifs dans l’agriculture visent, à terme, l’autosuffisance en blé, avec des récoltes records présentées comme des succès. La transformation du minerai de fer de Ghar Djebilet à partir de 2026 à Oran est annoncée comme un projet structurant.
-Attraction des capitaux étrangers : Révision du code des investissements en 2022 pour tenter de simplifier les procédures. Les partenariats avec le Qatar (santé, agroalimentaire, sidérurgie) et la Chine (technologie, infrastructures) sont mis en avant.
-Défis persistants et contexte social : Malgré ces ambitions, l’économie reste dominée par la manne des hydrocarbures, boostée par la crise Ukrainienne, qui finance en grande partie cette transition. Sur le plan social, le pouvoir a engagé des mesures populaires, telles que la revalorisation des retraites et des salaires de la fonction publique, l’instauration de pensions pour les femmes au foyer et les personnes handicapées, ou encore l’augmentation de l’allocation de chômage et des indemnités de voyage.
Une diplomatie à la hauteur de la dignité Algérienne
En juin 2023, l’Algérie a été élue membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies pour le mandat 2024-2025. Elle a entamé son siège le 1er janvier 2024, pour la quatrième fois de son histoire, après 1968-1969, 1988-1989 et 2004-2005.
Dès le début de son mandat, l’Algérie a incarné une diplomatie ferme et digne, fidèle à ses principes. Sous les instructions du Président de la République, Son Excellence l’Ambassadeur a porté une voix claire et courageuse. Lors d’une intervention remarquée, il a affirmé avec force : « Nous ne nous tairons pas et nous ne serons pas intimidés », marquant ainsi un engagement résolu pour la défense du droit international et de la souveraineté des peuples.
Cette posture reaffirme le rôle de l’Algérie comme acteur diplomatique sérieux et respecté, menant une politique étrangère à la hauteur des aspirations de son peuple et de sa riche histoire.
Un President entre héritage et transformation
Abdelmadjid TEBBOUNE , réélu en septembre 2024, apparaît comme un President consolidé. Issu des entrailles de l’administration, il a été porté par une crise qui exigeait une rupture avec les pratiques du passé. Son bilan est celui d’une stabilisation politique, doublée d’une rhétorique réformatrice, dans un contexte où les défis économiques et les attentes sociales demeurent immenses.
Il incarne la tentative du système de se réformer de l’intérieur pour assurer sa pérennité. Son héritage est celui d’un gestionnaire expérimenté qui a dû prendre le taureau par les cornes dans une période de turbulence, avec l’ambition affichée de devenir l’architecte d’une transformation durable. Si une partie de la population, notamment à travers les réseaux sociaux où il est surnommé avec familiarité « Hami » , lui témoigne un soutien affirmé, la capacité de son action à répondre pleinement aux aspirations profondes – politiques, économiques et sociales – exprimées par le Hirak reste un champ ouvert pour l’Histoire. Le pari de TEBBOUNE est de faire en sorte que l’histoire retienne que l’administrateur a su insuffler une dynamique nouvelle et poser les fondations d’une « nouvelle Algérie ».
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